Brétécher faisait bien la moue

Par Christophe Giltay dans Divers , le 12 février 2020 08h15 | Ajouter un commentaire

   Claire Bretécher, la dessinatrice d’Agrippine et des Frustrés, est morte à 79 ans. Née en 1940 à Nantes, elle fait partie de la génération qui a réinventé les codes de la BD dans les années 70. Elle fut l’une des premières femmes à s’imposer dans ce milieu. Elle fut d’ailleurs la première dessinatrice à décrocher le grand prix d’Angoulême en 1982.

 

Claire Bretécher en 1979. Photo Li Erben. Getty images

 

La première fois qu’une jeune fille m’a offert un cadeau pour mon anniversaire, en 1978, j’avais 17 ans, ce fut un album des « Frustrés » de claire Bretécher. Je l’ai toujours, et je me souviens notamment d’un dialogue entre deux personnages qui dissertaient sur le sucre de droite et celui de gauche. Le sucre de gauche était forcément brun et rugueux et le sucre de droite blanc et lisse.

Poil à gratter de la gauche caviar.

A l’époque Bretécher publiait chaque semaine une page des « Frustrés » dans le Nouvel Observateur qui était pourtant le journal de la gauche bienpensante et un peu bourgeoise, ce qu’on appelait aussi la gauche caviar. Or Bretécher croquait avec cruauté ce milieu qui était pourtant le sien. Voilà ce qu’elle déclarait à libération en 1998 : « Les communistes, puis les Mao, avaient un discours quasiment nazi. Il fallait vraiment être con pour soutenir la Chine. Si on s’opposait à eux, on était forcément réac. En 1981, j’étais ravie que l’alternance joue, mais je détestais Mitterrand.» Bretécher qui avaient eu 20 ans des années 60 n’en gardait pas un bon souvenir. « J’étais un peu gourde, complètement fauchée. J’habitais dans un carton, je vivais avec une espèce de jules minable. Aujourd’hui, on porte au pinacle cette période, mais c’était atroce! On se faisait avorter tous les 5 minutes. Être enceinte sans le vouloir, c’était la même chose qu’avoir un cancer». Voilà pourquoi elle préférait de loin les années 70, et sa libération sexuelle.

Le salut par le dessin.

Le dessin fut sa passion dès l’enfance, ce qui lui permit de sortir de Nantes et de sa province. Sa première rencontre importante : René Goscinny le père d’Astérix, qui l’a fera travailler à Pilote, mais elle dessinera aussi pour Tintin, Spirou, puis l’Echo des savanes avant le Nouvel Observateur. Elle fut l’une des premières femmes çà s’imposer dans ce milieu alors très masculin. Féministe biens sûr mais plus solitaire que militante. Ainsi en mai 68 elle n’est pas descendue dans la rue. «  Je travaillais à Spirou, les manifs ne m’ont jamais intéressée. C’était un truc pour étudiants dorés sur tranche.» Paradoxalement le seul journal où elle souhaita dessiner en vain fut un magazine féminin. «J’ai toujours été bien reçue, sauf à Elle. Ce fut horrible. J’aurais adoré bosser là-bas, mais elles m’ont jetée sans ménagement. J’ai mis vingt-cinq ans avant de passer l’éponge.»

Agrippine.

En 1988 elle invente Agrippine une ado complétement barrée avec des parents qui ressemblent beaucoup aux « Frustrés » devenus quinquagénaires. Agripinne dont les amis ont des noms improbables : Moonlight Mollard, Melfrid Potetoz, Persil Wagonnet, et qui parle un argot bien à elle. Ainsi quand elle fait la gueule elle dit : « je prends vapeur ». Claire Bretécher ne faisait pas la gueule, mais elle faisait très bien la moue, on le voit sur presque toutes ses photos. Une moue irrésistible qui a fait dire hier à Enki Bilal en guise d’hommage : « elle  était vraiment belle…à Pilote nous étions tous amoureux d’elle ! »

 

 

 

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