Après la trilogie du « Grand Duc », Yann et Romain Hugault continuent d’explorer les différentes facettes de l’histoire de l’aviation avec une obsession: se démarquer de leurs ainés. Fini les Buck Danny avec son héros caricatural qui ne vit l’aventure qu’à travers les combats. Cette fois-ci les deux compères veulent donner du corps à leur récit. « Tous les héros peuvent avoir des côtés sombres » m’explique Romain dans mon studio BD. « Nous avions envie avec Yann de raconter la vie de l’époque de façon réaliste » ajoute-t-il.
Les premières pages débutent sur un affrontement. Nous sommes en 1917 sur le front Ouest dans l’enfer boueux des tranchées. Au-dessus de la tête des poilus deux pilotes s’engagent dans un duel sans pitié : Henri Castillac, pilote de l’escadrille des Cygognes et un as teuton dont l’appareil est orné d’un Edelweiss géant. Étrangement, et sans raison, le Français rompt le combat… Est-il un lâche? Quel lien existe-t-il avec un tragique accident survenu sur le pont de l’Alma en janvier 1910. Et pourquoi, le frère jumeaux d’Henri est-il dans un char blindé et pas dans les airs?
Le récit de Yann emmène le lecteur dans un monde de faux-semblants. « Comme dans tout premier tome » me dit Romain, « il y a plus de questions que de réponses ». Avec ses flashs blacks réguliers, l’histoire gagne en épaisseur et donne de l’intérêt à une histoire qui pourrait être monolithique. La maîtrise technique du dessinateur trouve, non seulement toute sa force dans les scènes de batailles, mais aussi dans les moments plus intimistes. « Nous voulons décrire une époque, avec ses as qui peuvent mourir demain mais aussi le Paris des nuits chaudes et de l’absinthe » précise Romain. Du cockpit des appareils aux soldats, en passant par l’inondation de Paris de 1910, le graphisme est d’une redoutable efficacité. Cette BD sort des sentiers battus et tente de séduire un public plus large que les fans d’aviation. Pari réussi. A découvrir.
Comment attirer le regard en 2 pages. L’album Muraqqa’ commence par une introduction pour le moins sensuel. Imaginer l’Inde au début du XVIIè siècle, une prairie et au milieu des bêtes sauvages, une femme nue, « vêtue par le ciel « qui cherche l’inspiration. Mais ce n’est pas sa beauté qui va changer le destin de Priti mais son incroyable talent pour le dessin. Repérée par les émissaires de l’impératrice, elle se rend au gynécée de la Reine pour une mission aussi délicate que mystérieuse: enluminer un manuscrit, un Muraqqa’ à la gloire de l’Empereur Moghol à travers les femmes de son harem….
« Cette histoire est née après la découverte d’une exposition à Barcelone » me confie Ana Miralles. A l’époque la dessinatrice travaille sur la série Djinn qui évoque aussi le monde des harems. Elle apprend alors l’existence de « Muraqqa’ » qui signifie littéralement « patchwork ». Il désigne un album pouvant réunir des miniatures, des dessins et des calligraphies, composé à l’intention d’un personnage de haut rang. De là est venu l’idée de créer un livre qui s’inspire du monde des harems. « Nous n’avons que très peu d’information sur ce sujet » explique le scénariste Emilio Ruiz. Les deux complices à la ville comme en BD décident donc d’inventer leur« Muraqqa ».
Ce récit conçu en 4 tomes nous entraine donc dans le monde secret des femmes. Comme Priti, nous découvrons cet univers au fil des pages. Le rythme est volontairement lent car les auteurs souhaitent initier les lecteurs en douceur par petites touches. Un choix qui pourra rebuter certains mais qui au final fonctionne grâce au graphisme pointilleux d’Ana Miralles. Son sens du détail et sa finesse de trait sont aussi séduisants que la courbe de ses héroïnes. Emilio Ruiz promet que la suite va être bien plus agitée avec des rebondissements. A suivre…
Après presque 3 ans d’attente, la suite du « Bois des vierges » débarque dans les librairies pour cette fin d’année. Quel plaisir de retrouver cette saga de « poils et de peaux » qui s’inspire du conte de la « belle et la bête ». Après l’affrontement épique entre les êtres humains et les animaux, Jean Dufaux resserre son récit sur ses deux personnages principaux, Aube (celle qui a tué le jour de ses noces Loup-de-Feu par dégout du poil) et le seigneur Clam (mi-homme, mi-bête).
L’auteur nous plonge au cœur du « Bois des vierges » peuplé de faunes, de centaures et de harpies. L’arrivée de Aube annonce le basculement des équilibres anciens. La révolte gronde alors que le loup-garou rode à la recherche de son amour perdu…
« Ce qui est passionnant, c’est de se saisir d’un mythe et de l’univers graphique d’une dessinatrice » lance Jean Dufaux dans Studio Bd. Avec Béatrice Tillier, l’auteur trouve une complice idéale pour créer une passionnante fable fantastique et onirique. Dialogues percutants, sens du rythme et du suspens, mélange de violence et de douceur, le cocktail est loin d’être sage. « Il y a un loup dans chaque homme et un homme dans chaque loup » précise le scénariste. Ici, les plus sauvages ne sont pas toujours ceux que l’on croit.
La dessinatrice développe toute la palette de son talent: décors détaillés, cadrages cinématographiques, héroïne sensuelle. « Pour le loup garou, j’ai inventé un être avec des poils blancs pour donner un côté propre et attractif » me dit-elle. Une façon de s’assurer de la crédibilité d’une histoire d’amour qui brise les codes et les tabous. Hymne à la tolérance, à la différence et à la liberté, cet album est une réussite.
Après le harem ottoman et la magie de l’Afrique noire, « Djinn » nous donne rendez -vous en Inde dans un nouveau lieu interdit, le « pavillon des plaisirs ». Il s’agit du troisième cycle de cette magnifique série érotico historique dont on ne se lasse pas. Une fois encore Jean Dufaux et sa complice dessinatrice Ana Mirallès nous offre une histoire haute en couleurs et en chaleurs…
Jade est invitée par la mère du Maharadjah pour une mission délicate. Elle souhaite que celle-ci déploie tout son talent de « Djinn » pour s’occuper de la future femme de son fils, fille d’un chef rebelle opposé à la domination britannique et au pouvoir en place. Jade reçoit alors la clé du « Pavillon des plaisirs » où se trouve un harem avec des femmes expertes dans l’art de donner du… plaisir. Mais une étrange malédiction semble habiter le lieu.
Les auteurs tissent une nouvelle intrigue passionnante avec en toile de fond, la naissance des premiers mouvements de résistance contre l’Empire des Indes britanniques. Gandhi et d’autres commencent à faire parler d’eux. Mais ici, comme me l’explique Jean Dufaux dans Studio Bd « tout se passe par les corps, sur les peaux ». A travers des scènes sensuelles mais jamais gratuites, il crée un récit sophistiqué. Le dessin d’Ana Mirallès est une merveille de délicatesse et d’érotisme assumé. Les décors sont minutieux, remplis de détails mais sans surcharge. Les couleurs sont parfaitement choisies. « Les situations érotiques ne sont jamais dominées par Jean Dufaux ou Ana Mirallès » m’avoue le scénariste. L’esprit du « Djinn » semble dominer le duo qui nous offre ici encore une belle et intense expérience.