Marc-Antoine Mathieu est un auteur à part en BD. Scénariste et dessinateur, il invente constamment des formes de récit pour surprendre le lecteur. Et cette fois-ci, il a fait très fort. Très fort.
Il a déchiré volontairement des pages au milieu de son récit. Un acte volontaire, un cataclysme qui s’insère dans une histoire où le personnage principal a disparu. D’ailleurs, rien ne commence normalement puisque l’album débute page sept. La couverture n’est plus là où plutôt si, plus loin, car tout est décalé dans ce « décalage ».
Cette sixième aventure de Juluius Corentin Acquefacques est une expérience visuelle réjouissante pour ceux qui veulent s’en donner la peine. Ici, tout est prétexte à jeux. Une vrai récréation, « un divertissement intelligent » comme dit son créateur. Chacun est invité à suivre l’errance du héros en quête de sa propre épaisseur, et les pérégrinations des personnages secondaires en quête de leur histoire…
Mais trêve de long discours, regardez l’interview ci-dessous et vous serez tout ou presque.
La moto, la musique, les seventies, la mélodie du bonheur pour Baudouin Deville. Avec « Rider On The Storm« , le dessinateur avait envie de retrouver l’esprit libertaire de ces années de transition où la crise économique commençait à pointer le bout de son nez. Si aujourd’hui, il circule en scooter, ce passionné de moto se rappelle avec nostalgie de sa « suzuki GT 380″.
Dans ce récit, le héros enfourche une autre deux roues mythique, une suzuki GT 750, surnommée « la bouillotte ». Nous sommes en octobre 1974 et Gaspard Sarini, 20 ans, rêve de devenir pilote professionnel. Le garçon qui a vécu l’essentiel de son éducation en internat s’éloigne toujours plus de ses parents qui ne comprennent pas sa passion.
Mais voilà qu’au moment d’une nouvelle confrontation familiale, des tueurs abattent froidement les parents de Gaspard. Celui-ci échappe de justesse aux balles mortelles après une course poursuite épique. Le voilà réfugié chez Jo, garagiste au grand cœur, ancien pilote et Bruxellois pur jus. Godferdom !
Loin de se limiter à une bd moto, cette aventure fait revivre l’atmosphère des seventies à Bruxelles. « L’envie du scénariste était de mettre aussi en valeur le parler bruxellois » m’explique le dessinateur. D’où une belle succession de jurons pour « colorer » les dialogues.
Une façon aussi de ne pas trop se prendre au sérieux pour rester dans l’esprit de ces années où tout était possible. Cette nouvelle série joue donc sur plusieurs registres pour créer sa propre identité. Un bon début. Ne pas rater l’interview ci-dessous de Baudouin Deville pour achever de vous convaincre.
« Je ne suis pas fondamentalement heureux quand je fais Blast » me dit Manu Larcenet dans un éclat de rire. L’humour et la distance sont les deux forces de cet auteur d’exception. Comme les réalisateurs de films d’épouvante, il sait jouer de son talent pour créer chez le lecteur des impressions dérangeantes.
Avec troisième opus, Manu Larcenet ne compte pas relâcher la pression mais bien nous donner un nouveau coup de massue avec un graphisme hypnotique.
Mais reprenons par le début. Blast continue de raconter le destin de Polza Mancini, homme de 38 ans pesant 150 kilos suspecté d’avoir agressé mortellement une jeune fille. Une fois encore, les deux flics qui tentent de lui faire « cracher le morceau » se retrouvent face à une énigme.
Car Polza ne parlera qu’à la condition d’être écouté et de pouvoir raconter son histoire. Il veut être compris. C’est ainsi qu’il embarque les deux policiers dans les méandres de son avilissement, qui a pour but de lui faire revivre le fameux blast, cette onde de choc provoquée par une explosion. Et le voyage s’annonce une fois de plus traumatisant….
Comme dans les deux autres tomes, Manu Larcenetse donne le temps et la place (200 pages!) pour construire un récit d’une grande densité. L’auteur du Combat ordinaire est en plein possession de son art. Il sait tout faire et le prouve de façon magistrale. Les grandes cases muettes alternent avec d’autres plus conventionnelles pour donner du rythme. Le noir et blanc omniprésent se retrouve traversé de couleurs.
Ce tome 3 ne révèle pas encore toute l’histoire et laisse encore de nombreuses zones d’ombres tout en donnant une part d’humanité au personnage. « On est tous un pauvre type le matin, pour arriver à être sympa le midi, parfois extraordinaire pendant quelques secondes » me lance le scénariste. Une façon de rappeler que nous sommes tous à un moment donné des monstres et à d’autre des anges. Blast est une expérience de BD à ne pas manquer. Une référence.
Il y a des albums qui se feuillette d’un air distrait sans grande conviction. Et puis, voilà, une réplique qui fait mouche, un graphisme moderne mais ancré dans la tradition et vos yeux s’illuminent. « La Grande Odalisque » fait cet effet. Au scénario comme au dessin, les trois auteurs Vivès, Ruppert et Mulot, fusionnent donc pour proposer un one shot original. Hommage décalé à la série tv « drôles de dames », cette histoire est une belle récréation animée par des créatures de rêve.
Alex et Carole, cambrioleuses à la silhouette féline et à la chevelure flamboyante, aiment plus que tout l’adrénaline que produit le vol d’une œuvre d’art de grande valeur. Grâce à leur mentor, les deux filles multiplient les contrats juteux pour s’assurer un train de vie luxueux. Inséparables, seules leurs histoires d’amour les séparent. L’une est une romantique qui ne sait pas « plaquer » son mec et l’autre est une « mangeuse d’hommes ». Leur dernier casse tourne d’ailleurs au fiasco… Il faut désormais se refaire. Et pourquoi pas en dérobant « la Grande Odalisque » d’Ingres. Mais voilà, pour réussir ce coup, il faut un troisième comparse. Leur casting s’arrête sur Sam, cascadeuse et adepte du chessboxing (improbable mélange de boxe et d’échec). Il est temps de passer à l’action…
Avec leur trio de voleuses sexy, les trois auteurs s’offrent une belle galerie héroïnes. L’occasion de mélanger différents univers, les films de cambriolage et d’action, la chronique de mœurs et les discussions post-ados. Un cocktail plutôt savoureux qui se déguste sans sourciller. Les fans de Vivès retrouvent son talent pour les dialogues décalés et le graphisme dépouillé. Ruppert et Mullot rajoutent leurs expériences. Bravo.
Marcas, flic franc-maçon, enquêteur brillant et pourfendeur des idées reçues sur sa loge est bien connu des lecteurs de polars. Produit de l’imagination d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne, le héros a déjà séduit des millions de lecteurs à travers le monde. Un personnage à fort potentiel donc et qui trouve ici assez naturellement sa place en BD. Au scénario, les deux auteurs originaux afin de garder l’authenticité de cet univers aussi étrange que séduisant.
Pour cette première aventure prévue en deux tomes, intitulée, « Le Rituel de l’ombre », le commissaire Marcas se retrouve confronté à une organisation nazie Thulé. Une société qui a réellement existé dans les années 20 et 40. Elle retrouve dans cette histoire un prolongement en devenant une sorte de multinationale qui cherche à déstabiliser le monde occidental pour permettre au IIIe Reich de renaître de ses cendres. Rien de très original, vous me direz, mais pourtant la « sauce » prend car le découpage dynamique et la particularité du héros attirent l’attention.
Marcas doit enquêter sur les meurtres de Marek, un professeur d’archéologie spécialiste des rites francs-maçons sauvagement assassiné à Jérusalem et de Sophie Dawes, une historienne dont le corps a été retrouvé dans les murs du palais Farnèse, l’ambassade de France à Rome. Tous deux s’intéressaient de près à une mystérieuse pierre gravée, la pierre de Thebbah. Marcas doit accepter contre son gré de travailler avec Jade Zewinski, une militaire sensuelle et volcanique qui ne porte pas les francs-maçons dans son cœur.
Loin de se limiter à un sage thriller ésotérique, cette BD n’hésite pas à multiplier les coups de théâtre avec une violence très crue. L’hémoglobine est partout, peut-être un peu trop. Le dessinateur italien Gabriele Parma propose un graphisme efficace et classique. Les décors sont précis, les traits des personnages un peu moins. Marcas est né après une soirée arrosée entre les potes de lycée que sont Éric Giacometti et Jacques Ravenne (lui-même franc-maçon) après la lecture du Da Vinci Code. Cette anecdote et d’autres, figure dans un cahier spécial à la fin de l’album. Marcas, une série à suivre.
Marcas, le rituel de l’ombre, t1 aux éditions Delcourt.
Naïm, est un gamin dégourdi d’une dizaine d’années qui préfère aller chercher le qat (plante à effet euphorisant) pour un grand-père qui lui raconte de belles histoires que d’éplucher les crevettes d’un patron violent. Il passe une grande partie de son temps à courir dans les ruelles et sur les toits du petit port pour échapper à son frère qui désespère d’en faire un élève assidu de l’école coranique.
Il croise les expatriés blancs qui s’enrichissent grâce à différentes magouilles et profitent des femmes dans le besoin comme des drogues à bon marché. Un jour, il croise un gardien des secrets ancestraux. Le petit garçon curieux se retrouve embarquer dans une étrange aventure… une ballade initiatique, « Kiliana song »…
Benjamin Flaoest un amoureux de ces contrées où la mer est source de vie. L’auteur a fait trois séjours au Kenya dans l’archipel de Lamu. Il m’explique dans mon studio qu’il avait l’habitude d’envoyer des dessins comme « carte postale » à ses amis pour leur raconter ce qu’il vivait. Et puis, un jour, il s’est dit qu’avec tout ce qu’il avait vécu peut-être qu’il était possible d’en faire une bd. Et voilà comment est né « Kiliana song ». En prenant comme fil conducteur, Naïm, Benjamin Flao nous entraîne à travers sa course dans le quotidien des habitants de cet archipel méconnu. Un récit captivant et très juste. Le dessin et les mots se marient avec intelligence dans ce bel album de voyage. Je vous invite à écouter l’interview de Benjamin Flao dans mon studio pour achever de vous convaincre d’acheter cet album coloré au goût de sable chaud…
« Au départ j’avais envie de faire une histoire entre une ado mal dans sa peau et un vampire et puis ça a vachement évolué » m’avoue Mauricet. Et tant mieux. Car l’auteur habitué à la BD comique se lance ici dans une aventure très personnelle et donne le meilleur de son talent. Dès la première page, on est séduit par son graphisme élégant. Et pourtant notre héroïne est loin d’être un « canon ».
Garance est un peu ronde et comme toutes les filles de 16 ans, elle se sent moche. Mais ce qui l’affecte le plus, ce n’est pas son physique mais le manque d’affection de son père . Depuis la mort de sa mère, Garance est en effet livrée à elle-même, son père étant souvent absent et ne cherchant pas à comprendre ses états d’âmes. Avec son look gothique, Garance tente de donner le change. Mais sa rencontre, dans un cimetière, avec un homme beaucoup plus âgé, au teint blafard et vêtu d’un long manteau noir, va faire basculer son destin…
Loin de tomber dans les clichés des mauvais films d’épouvante, Mauricet joue avec ses codes. Garance ne part pas en courant à la vue d’Ambroise (l’homme étrange) mais au contraire trouve chez lui « un quelque chose de spécial plutôt séduisant ». Mais attention pas de bluette à la « twilight », le scénariste veut surtout à travers son histoire rendre hommage à son goût pour le gothique.
« J’aime le romantisme noir » m’explique l’auteur dans mon studio. Grand amoureux de Stendhal, il intègre tout au long de son récit des extraits du roman « Le Rouge et le Noir ». Si l’histoire de Garance est sombre, il y a régulièrement tout au long du récit, des petites touches sarcastiques qui évitent de plomber l’ambiance. Le coup de crayon de Mauricet donne à « cette bien belle nuance de rouge » un décor spectaculaire. Une belle surprise.
Une bien belle nuance de rouge aux éditions Bamboo.
Un homme descend d’un train. Il arrive dans un village paumé. Avec son physique impressionnant (près de 2 m) qui flotte dans un imper trop grand et son regard presque inexpressif, que cherche-t-il? Dans l’hôtel où il pose son bagage, l’étranger dit s’appeler Basil Far. Il enquête sur une disparition. La gérante n’en sait pas plus et s’imagine déjà un roman… Elle n’a pas tort d’ailleurs car Bézian plonge le lecteur dans son livre personnel, celui de son enfance…
« Ce qui m’intéresse » me dit Bézian, « c’est la mémoire« . « Comment à travers des sons, des images, des instants, notre passé ressurgi » ajoute-t-il énigmatique dans mon studio BD. Et pour cela, le graphiste joue de multiples effets. Avec son crayonné hachuré où les décors sont minutieux et les êtres humains vaporeux, l’auteur crée une atmosphère étrange. » Ce village est le mien, je retourne 40 ans en arrière dans une époque déterminante pour moi, les années 60″ explique-t-il. A travers la ballade de cet homme au « physique de Tintin monstrueux », Bézian tisse des liens avec le film Maigret et l’affaire Saint -Fiacre mais aussi les publicités des magazines mettant en exergue la femme au foyer moderne.
Pour Bézian, nous avons tous en nous une bande sonore personnelle construite à travers ce que nous avons vécu durant notre enfance. Une réclame à la radio, une chanson, un film, un livre, des odeurs etc… L’auteur m’explique qu’il a d’abord tout écrit avant de dessiner comme un long flash-back dans sa mémoire. Aller-Retour est une expérience qui sort de l’ordinaire. Il faut se laisser, à l’image de son héros, guider dans cet rêverie. Cette BD sort des canevas habituels. Pour mieux comprendre son enjeu, je vous invite à découvrir l’interview de Bézian ci-dessous.
Une bonne action peut vous coûter très cher et faire basculer votre vie. Metropolitan s’appuie sur cette idée simple pour inventer une intrigue aux multiples ramifications. Tout commence un beau matin de mai. L’inspecteur Vincent Revel sauve la vie d’Alexeï, foudroyé par un malaise sur la ligne 6 du métro parisien. Dans la même rame, Marc un anonyme à qui personne ne prête attention.
Un trio qui se retrouve huit ans plus tard dans une capitale à l’atmosphère toujours aussi suffocante. Vincent, le policier, enquête sur le meurtre d’un joaillier, Alexeï a fait fortune dans l’informatique, Marc vit très mal son licenciement. Une fois de plus, les lignes de leur vie vont se croiser jusqu’à la folie…
Si vous aimez le polar et les univers étranges, Metropolitan, est une série pour vous. Bien sûr, cette trilogie (existe en coffret) a ses défauts et ses qualités. « Si je devais refaire le dessin, je ferais différemment » m’explique de façon un peu abrupte Laurent Bonneau dans mon Studio BD. En limitant au maximum les décors, en jouant sur des contrastes puissants, en intégrant des flous comme une caméra et en colorant à l’aquarelle, le garçon a le goût du risque. Un risque payant car cela donne à cette BD une tonalité qui lui est propre.
« Comme je suis aussi infirmier, je voulais aussi parler de la folie tout en créant un récit très cinématographique » me précise Julien Bonneau. Comme dans toute première BD, l’histoire est née d’un mélange de plusieurs envies. Julien avoue que travailler avec son frère est un vrai plus dans ce type de projet. « On se dit tout, on s’engueule et on se rapproche » me dit-il. « Le problème, c’est sa lenteur « lance ironique Laurent. Un duo familial qui fonctionne à l’image de cette trilogie. Bonneau. Un nom à suivre.
Jenny et Vicky sont des chipies qui se prennent pour le nombril du monde. Avec leurs vêtements sexy, leur maquillage provocateur et leur coiffure toujours impeccable, elles attirent tous les regards. Et elles sont prêtes à tout pour être le centre d’attraction au prix de toutes les bassesses. Pour les aider à garder l’attention des garçons, les pestes peuvent toujours utiliser Karine, trop grande, trop naïve et trop gentille. Un souffre douleur idéal mais qui décide dans ce cinquième tome de se rebeller. Amoureuse d’un guitariste albinos, Karine décide de se prendre en main…
Dialogues percutants, personnages attachants, cette série québécoise est une réussite. Maryse Dubuc et Delaf multiplient les situations cocasses tout en délivrant un message de tolérance. Cela nous ramène à nos années « lycées » . Jenny et Vicky sont détestables mais super canon ce qui rappellent certains souvenirs. Les mecs sont souvent idiots et maladroits à part le « guitariste albinos » qui joue les poils à gratter.
« Il y a toujours une grande part d’improvisation » dans notre travail m’avoue Delaf dans le studio BD. Et cela explique la fraîcheur qui se dégage de ces « nombrils » qui cartonnent auprès des adolescentes alors qu’au départ cette bd était conçu pour un mensuel de garçon! « C’est difficile à dire, mais on a toute un petit côté Jenny et Vicky » m’avoue Maryse durant notre rencontre. Et de me raconter d’autres anecdotes sur le rapport entre les hommes et les femmes au Québec. A découvrir plus bas.