Le business du CO2

Par Ludovic Delory dans Financier, Globalization , le 8 décembre 2009 14h27 | 8 commentaires

millniumartRéduire les émissions de CO2 : énorme et ambitieux défi, pour les participants à la conférence de Copenhague. Voilà des années que les spécialistes du climat pointent du doigt ce gaz invisible et inodore, responsable selon eux du réchauffement des températures à la surface du globe.

C’est tout récemment aussi que le dioxyde de carbone est devenu l’enjeu de querelles financières dépassant l’entendement. On en parle peu, mais le marché du CO2 s’est développé à une vitesse faramineuse en l’espace de quelques années. Le principe ? C’est celui du pollueur-payeur. Les Etats ou les entreprises qui polluent au-delà d’un certain quota (fixé généralement par les pouvoirs publics) achètent des « droits à polluer » sur le marché du carbone. Les entreprises les plus propres, en revanche, peuvent revendre leurs excédents.

En Europe, le système du marché d’émissions de CO2 existe depuis 2005. Un an plus tard, un premier krach fait chuter le prix de la tonne de dioxyde de carbone, qui venait pourtant d’atteindre des sommets. Bon nombre d’entreprises avaient en fait anticipé le mouvement, et investi dans des infrastructures moins polluantes. L’industrie cimentière, par exemple, n’a pas attendu les quotas pour réduire drastiquement sa consommation d’énergie par unité de clinker produit.

En outre, tout marché génère une spéculation. Très vite, on a donc assisté à des unions assez improbables entre des multinationales financières et des petites entreprises génératrices de crédits carbones. La banque américaine GoldmanSachs a ainsi investi dans Blue Source, une société spécialisée dans la capture du CO2. Pour de nombreuses PME, l’apport de fonds non négligeables a permis de financer des projets écologiques dans les pays en voie de développement. Bionersis, petite société française spécialisée dans le traitement des déchets en Amérique latine, collabore désormais avec EDF Trading. C’est du win-win : le pollueur achète ses crédits-carbone au « bon élève », qui investit l’argent dans des projets verts.

Mais la bourse carbone génère aussi d’innombrables effets pervers. Ceux qui croyaient naïvement que le système allait contribuer à la réduction globale des gaz à effet de serre en sont pour leurs frais. Au contraire, les gros pollueurs ne se cachent plus pour retourner le système à leur avantage. Grâce à un lobbying poussé, ArcelorMittal a ainsi pu acheter, pour 2008, des permis d’émissions pour plus de 85 millions de tonnes, alors qu’il en a émis 64,7 millions. Faites le compte : le numéro un mondial de la sidérurgie a terminé l’année avec un « bonus à polluer » de plus de 20 millions de tonnes de CO2. Pour vous donner une idée, une tonne de CO2 c’est ce que produit en moyenne un Européen tous les mois. Le Sunday Times estime qu’ArcelorMittal a réalisé une plus-value d’un milliard de livres sterling (un milliard 100 millions 400.000 euros) sur les quatre dernières années. Un énorme cadeau des pouvoirs publics, tout à fait légal, à l’un des plus gros pollueurs industriels.

Question à deux francs : qui paie la facture en bout de course ? Un indice : les principales acheteuses de « permis carbone » sont les centrales électriques alimentées à l’énergie fossile…

goretelegraphAprès quelques années d’expérimentation seulement, le marché du carbone se révèle donc être un juteux business pour les multinationales pratiquant un lobbying intense auprès des pouvoirs publics. Une menace de délocalisation vs un relèvement des quotas ? C’est l’éternel débat entre le « social » et le développement économique. Le consommateur paiera la note d’une manière ou d’une autre, via une augmentation discrète des prix de l’énergie ou via une taxe carbone. En Belgique, divers projets sont à l’étude et, si j’en crois Le Soir de ce mardi, le gouvernement appelle ça un « rééquilibrage de la fiscalité ». On risque fort d’en reparler.

L’un des objectifs de Copenhague est de fixer un prix mondial pour les émissions de carbone. Mais qui s’interroge sur l’opportunité de pérenniser ce système de bourse qui n’incite pas les entreprises les plus polluantes à modifier leur attitude ? Qui s’interroge vraiment sur la véritable toxicité du CO2, ce gaz non polluant ? Al Gore, qui est en passe de devenir le premier milliardaire du carbone grâce à ses participations dans la bourse de Chicago, a récemment déclaré que le CO2 d’origine humaine n’était responsable que de 40% du réchauffement. La nouvelle est passée quasi inaperçue. Faudrait pas plomber l’euphorie à Copenhague.

 

Crédits photo : le « cubes de CO2« , de l’artiste Alfio Bonano, flotte sur le lac St Joergens de Copenhague. Il symbolise l’équivalent d’une tonne de CO2. Al Gore est photographié par AP.

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