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Grèce : choses vues

Par Ludovic Delory dans Dans le monde , le 21 septembre 2011 10h35 | Un commentaire>

dsc01469Aujourd’hui, c’est le tour des chauffeurs de taxis. Les véhicules jaunes qui slalomaient encore hier dans la dense danse des motocyclettes sont alignés le long des trottoirs déjà fort encombrés du centre-ville d’Athènes. Ilias s’est trompé en nous prédisant pour ce lundi une grève générale dans le métro. Les bouches souterraines exhalent leur lot quotidien de navetteurs, et la radio l’a encore confirmé ce matin, comme elle en a pris l’habitude depuis plusieurs semaines : ce sont bien les taxis qui sont à l’arrêt ce lundi.

Tant pis donc pour les touristes désireux de visiter la ville. En cette période de l’année, ce sont surtout les seniors qui débarquent par grappes entières au pied de l’Acropole, pour saisir entre deux immeubles blancs les colonnes du Parthénon recouvertes d’échafaudages. Mon caméraman Philippe Godin me prévient : pas la peine de monter jusque là pour prendre des images au plus près. Sans autorisation et sans une bonne liasse de billets de cent, le symbole de la Grèce ne se laissera pas filmer. Nous restons donc à bonne distance, sous le regard suspicieux des autocaristes et d’un vieil homme vendant des promenades en calèche.

Après avoir longé le superbe musée de l’Acropole, nous redescendons vers la place Syntagma, au coeur de la ville. Toutes les heures, les Evzones font le show pour les touristes, sous le regard attentif de deux militaires en uniforme. « Professional camera ? », nous jette l’un d’eux. Nous voici repoussés de la zone neutre, avec l’obligation de prendre des images de l’autre côté du trottoir. C’est là que nous attend Yvette. Cette Belge d’origine enseigne à Athènes depuis 1974. Elle est surtout le relais de la francophonie dans cette métropole de près de 4 millions d’habitants. « Il est temps que ça cesse », nous glisse-t-elle. Le FMI, l’Union européenne doivent maintenir la pression sur le gouvernement grec pour que « les choses changent enfin ». Sur la place Syntagma, les jongleurs en costume improbable côtoient les danseurs de hip hop. Un écriteau ficelé à un réverbère rappelle que c’est ici que naquit la violente contestation contre les mesures d’austérité. Je demande à Yvette de nous traduire le slogan : « ils réclament l’école gratuite ».

La veille, Ilias nous avait donné rendez-vous sur le site olympique, à une dizaine de kilomètres au nord-est d’Athènes. C’était dimanche après-midi. « Faites à votre aise, j’ai tout mon temps. Je dois mettre une cravate ? ». La barbiche impeccable, l’homme nous accueille près du vélodrome, à deux pas du stade olympique. « Vous avez fait bon voyage ? ». Nous déambulons sur les allées immaculées, où des enfants à vélo sont surpris de voir débarquer une équipe de télévision. Une petite fille de cinq ou six ans nous apostrophe dans un Américain impeccable, pour nous demander si elle peut passer dans le reportage. Sous les arches dessinées par Calatrava, Ilias peste contre les gouvernements « les socialistes et les conservateurs, depuis trente ans, qui nous ont mis dans cette situation ». La caméra s’allume, le micro se tend et le ton se fait moins véhément : « il n’y a plus de confiance entre l’Etat et le peuple ». Ilias n’en dira pas plus. Ce docteur en chimie est revenu en Grèce en 2002, après avoir vadrouillé dans la moitié de l’Europe. Aujourd’hui, il est consultant dans l’industrie. A la recherche de clients.

« Dites aux Belges qu’il faut venir en Grèce et ne pas avoir peur. Nous sommes très compétitifs, nous sommes ouverts et polyglottes. Et en plus, il y a le soleil », termine-t-il d’un geste de la main. Les rayons renvoient la blancheur du site recouvert de tags. En 2004, les Jeux les plus onéreux de l’histoire olympique se sont tenus ici. Près de 9 milliards d’euros, le double du prix initial. 80% de cette somme a été payée par l’Etat grec. « Même si c’était un beau projet, on en avait pas les moyens », juge Ilias après avoir pris soin de voir si notre caméra ne tournait pas.

dsc01476Lundi matin, sur la route vers le Pirée. La circulation est nerveuse, méditerranéenne. Une intrépidité mêlée de courtoisie fait oublier qu’ici, les casques, les ceintures et les feux clignotants sont inutiles. A Marina Zea, nous trouvons une place le long des quais. Posée aux abords de la zone grillagée, la caméra de Philippe saisit des quinquagénaires bedonnants sortis de leur cabine de luxe. Ici, les yachts valent au minimum 250.000 euros. Depuis l’annonce des mesures d’austérité, toutes les embarcations de plus de dix mètres reçoivent la visite des agents du fisc. Dans cette opulence tranquille, un bateau « professionnel » sur deux serait en réalité un yacht de luxe. Au bureau de police dominant le port, on me refuse toute interview. Pour obtenir les chiffres de la lutte contre la fraude, prière de contacter le ministère de l’Intérieur. Interdiction aussi de filmer les piscines et les villas des professions libérales retranchées sur les pentes du Pirée. Qu’à cela ne tienne : nous avons quand même nos images. Quant aux chiffres, nous attendrons les déclarations officielles.

Retour dans le centre d’Athènes, où Anastasios nous a fixés rendez-vous à 16 heures. Regard bleu clair et sourire sincère. Nous improvisons un plateau télé sur le coin d’une terrasse, dans le quartier chic de Kolonaki. Anastasios a 35 ans et toute sa fierté. « Les temps sont durs et les clients se font rares, mais j’ai bon espoir ». Une fois la caméra éteinte, les confidences continuent. « Le bureau de chômage situé près de chez nous ouvre à 9 heures du matin. Il est situé au deuxième étage et hier matin, dès 7 heures, la file descendait jusque sur le trottoir ». En nous raccompagnant, Anastasios nous montre les affiches « à vendre » placardées aux vitrines des magasins. Ici, c’est une grande enseigne de vêtements qui déménage. Là, ce sont des bureaux désertés. L’immobilier est devenu hors de prix, et le coût de la vie a sensiblement augmenté. « L’inflation réelle ? 20% de plus chaque mois, environ », se risque le jeune homme. Une dernière poignée de main chaleureuse. Nous lui souhaitons bonne chance puis, comme nous en avons pris l’habitude depuis notre arrivée, nous prions instamment le serveur de nous fournir un reçu.

Il nous faut presque une heure de route pour atteindre le quartier de Messogieon. Cravate impeccablement nouée, Nikita nous invite à entrer en précisant qu’il n’a pas beaucoup de temps à nous accorder. Ce patron de PME doit encore remplir des papiers avant un important rendez-vous à l’autre bout de la ville. « Ne faites pas attention au désordre », lance-t-il avant de s’asseoir et de répondre à nos questions.

Nikita Stathopoulos a créé Anista en 1999. Cet ingénieur grec s’est spécialisé dans la maîtrise d’oeuvre, le service aux sociétés de construction, la gestion de chantiers et maintenant, air du temps oblige, dans les diagnostics en matière d’économies d’énergie. Comment vont les affaires ? « Les cahiers de commande se vident », nous dit Nikita. « Le gros problème de la Grèce, c’est que les gens les moins capables et les margoulins se sont retrouvés au pouvoir. »

Anne, son épouse, est un coup de vent. Pas besoin de lui poser des questions, elle est intarissable. « On a du revoir notre train de vie à la baisse. Et encore, nous ne sommes pas trop à plaindre. Les jeunes, aujourd’hui, parlent avec nostalgie de la dictature des colonels. Vous savez, quand les gens ont faim,… » Regardant ses nombreux diplômes accrochés au mur, Anne perd un peu de son sourire.

Mardi après-midi, dans les locaux de l’ELIAMEP, un think tank axé sur la recherche politique et socio-économique. Dimitrios Katsikas dresse un tableau pessimiste. « Les réformes prendront beaucoup de temps. Je pense qu’avant que la Grèce n’ait retrouvé un fonctionnement normal, la contagion peut s’étendre à d’autres pays européens. » Pour ce chercheur, sortir de l’euro serait toutefois une erreur : pour pouvoir dévaluer un drachme nouveau, il faudrait une explosion des exportations. La Grèce n’en a pas les moyens, pour l’instant.

En Grèce, un actif sur quatre travaille directement pour l’Etat. Des salaires à 65.000 euros sont monnaie courante, pour les « employés » des chemins de fer ou des ministères. De même que la pension à 50 ans, avec 95% du salaire en poche. D’où vient l’argent ? En grande partie de l’Europe. Entre 1989 et 2008, la Grèce a perçu environ 80 milliards d’euros en guise de fonds structurels. « Ces fonds n’ont pas été utilisés pour le développement », nous explique Dimitrios Katsikas. « C’est un cercle vicieux : le manque de moyens nous a plongés dans la récession, alors on a dépensé plus pour faire face, ce qui nous a endettés davantage. »

Je rumine cette sentence sur la route qui nous ramène dans le centre-ville. Au numéro 1 de la petite rue Santaroza, l’entreprise VTrip s’est déployée autour des nouvelles technologies. Un jeune nous rattrape dans l’ascenseur. « Quel étage ? Le septième ? Ah ! vous avez rendez-vous avec Dimitris ? C’est mon boss ! Vous avez eu le temps de visiter les îles ? Dommage. Il vous aurait peut-être invité dans sa villa… »

Au septième étage, il règne une joyeuse concentration. Les employés ont une trentaine d’années en moyenne. Affalés devant leur portable, dans une pièce lumineuse, ils incarnent la génération Facebook. Dimitris Tsigos entre dans la pièce, nous salue chaleureusement et nous présente son bébé : Virtual Trip. 35 employés, une quinzaine de bureaux disséminés dans le monde. Spécialité : « l’éco-système entrepreneurial ». La société-type de ce début de 21e siècle.

La crise ? Dimitris répond à toutes mes questions avec le sourire. « Les jeunes Grecs sont talentueux, sur-diplômés, mobiles et motivés. C’est vrai que certains de mes compatriotes ont choisi de s’exiler. Mais je suis optimiste. » Et ce message, il ira le délivrer en fin de semaine à Bruxelles, en qualité de président de la Confédération Européenne des Jeunes Entrepreneurs. « La faillite, c’est celle de l’Etat grec et de ses innombrables structures. C’est à lui de se remettre en cause. Je pense que notre génération s’en rend compte. Avec un million de jeunes diplômés, les Grecs sont les étrangers les mieux représentés dans les facultés américaines. La nouvelle génération est prête à prendre le relais de ses aînés. Vous allez voir, ça ira. Dites-le à vos téléspectateurs. »

Ce sera fait.

Le reportage « Tragédie grecque » sera diffusé ce dimanche 25 septembre à 22 heures dans l’émission « Investigations – A qui profite la crise ? » sur RTL TVi.

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