Faut-il (vraiment) craindre pour la Belgique ?

Par Ludovic Delory dans Décryptage , le 30 novembre 2010 12h40 | 3 commentaires

belga-picture-238234961Hourra ! Cocorico ! La Belgique vient de lever 2 milliards d’euros sur les marchés, en pleine crise eurozonesque, et cette performance est saluée par l’ensemble des observateurs. Preuve, disent-ils, que notre pays conserve une belle crédibilité sur les marchés des obligations et de la dette souveraine. Un peu de baume au coeur, dans une spirale négative pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’euro. Les sauvetages de la Grèce et de l’Irlande n’ont pas calmé les appétits et la Belgique, dans ce contexte, est passée par le chas de l’aiguille. Les indicateurs macroéconomiques pèsent de plus en plus lourd sur la confiance: le chômage vient de dépasser la barre symbolique de 10% dans la zone euro, la croissance devrait encore ralentir (prévisions de 1,8% pour la Belgique en 2011), tandis que la monnaie unique touche aujourd’hui un nouveau plancher à 1,30 dollar.

Il y a aussi un facteur sous-estimé, me semble-t-il, dans les analyses : le risque systémique. Autrement dit, les probabilités qu’une crise belge contamine les autres régions du globe. A ce sujet, une étude basée sur les modèles physiques place notre pays au coeur du réseau systémique mondial, avec la Suisse et le Luxembourg. Après avoir étudié les interconnexions entre 82 pays dans le monde (importations, exportations), en tenant compte de critères comme le PIB et en y appliquant des modèles inspirés de la physique, voici ce que concluent les auteurs de cet article, paru le 25 novembre dans le New Journal of Physics :

La Belgique, qui est sans gouvernement depuis 6 mois et qui a l’un des plus bas flux générés par le PIB (« GDP outputs« ) au monde, se situe parmi les nations pouvant facilement causer une crise économique globale. […] C’est difficile à imaginer, mais les scientifiques écrivent qu’une crise née en Belgique a la possibilité d’infecter 95% de l’économie globale.

Bien sûr, ça vaut ce que ça vaut et je suis le premier à me méfier des modèles mathématiques peaufinés dans les laboratoires. Cela dit, on sera frappé, dans les discours de tous les analystes, par la récurrence de l’argument politique servant à appuyer leurs expertises. Le temps qui passe sans gouvernement inquiète les marchés, qui se posent toujours cette lancinante question : la Belgique est-elle en mesure d’éponger une partie de sa dette, qui frôle aujourd’hui les 100% du PIB ? A cette interrogation, l’analyste Stuart Thompson répondait doctement, le mois passé :

La Belgique n’est pas capable, actuellement de réduire son déficit à travers l’austérité fiscale.

On ajoutera que la Commission européenne n’est pas plus optimiste, puisque dans ses prévisions économiques, la dette belge est pointée à… 102,1% du PIB pour fin 2011. Prévisions on ne peut plus aléatoires, puisque le budget 2011 n’est pas encore confectionné (il faudrait d’abord un gouvernement). Je rappelle, en passant, que le Bureau du Plan prévoit un retour à l’équilibre des comptes de l’ensemble des Communautés et Régions pour 2015. A cette date, une dette à 60% du PIB serait nécessaire pour financer le vieillissement de la population. Irréaliste ?

Alors oui, la Belgique a levé 2 milliards d’euros sur les marchés. Mais dans le même temps, l’écart entre le taux que la Belgique doit offrir pour emprunter sur les marchés se creuse avec le taux allemand, qui sert de référence car il reste stable. Le bon à 10 ans était à 110 points d’écart ce lundi, contre 102 points vendredi. Il faudra tenir la tendance à l’oeil. Pour l’heure, certains pays comme l’Espagne et l’Italie devraient se faire plus de soucis : l’écart entre les taux longs espagnols et italiens avec celui de l’Allemagne n’en finit plus de grandir.

S’il fallait dresser un bilan de toutes ces analyses, on peut aisément tirer deux conclusions : la Belgique doit se doter d’un gouvernement au plus vite. Et ce gouvernement devra lancer au plus vite un train de mesures draconiennes. Qu’on l’appelle austérité ou rigueur, la véritable question à se poser est celle des dépenses publiques : plus ou moins ? Malgré un taux d’imposition qui frôle déjà les cimes, l’Etat pourrait être tenté de s’intéresser au patrimoine financier des Belges, qui dépasse les 200% du PIB. Ce matelas constitue d’ailleurs une protection contre l’assaut sauvage des marchés. Entre taxer davantage et réduire les dépenses publiques, le futur gouvernement devra adopter une position non ambiguë, sous peine de réveiller certains appétits. Une ligne claire est-elle envisageable, au pays d’Hergé et du compromis permanent ?

EDIT (15h55) : quelques heures après la publication de cet article, on apprend que le taux d’intérêt des obligations linéaires belges à 10 ans vient de franchir la barre des 4%. Il n’était qu’à 3,66% vendredi. Cela signifie que la Belgique va encore éprouver plus de mal à emprunter. C’est fou comme en quelques jours une situation peut évoluer. Prenons garde ! 

Photo (Belga) : Yves Leterme au sommet UE-Afrique à Tripoli.

  • 0
  • 0
  • 0
  • 0

Laisser un commentaire