Note du formateur : ce n’est pas la révolution mais une évolution
Le formateur avait annoncé une prise de risque, reconnaissons-lui que sa note fait effectivement preuve d’un certain courage. Ce mardi matin la presse est unanime pour souligner la levée de certains tabous : cela faisait longtemps que les journaux du nord et du sud n’avaient été autant au diapason. Un pas dans la bonne direction, un travail de formateur et non pas une tribune électorale du PS : les éditos sont positifs.
Allons un peu plus loin si vous le voulez bien. A y regarder de plus près le jugement des prochains jours sera sans doute plus nuancé. Le président du PS a fait des pas de géant sur le socio-économique et sur l’arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde. Le nain de jardin sera remisé dans la malle à souvenirs. Mais Elio Di Rupo a pris moins de risque sur la réforme de l’état, et il a préservé des éléments essentiels pour son électorat tout en saupoudrant le tout de quelques mesures de gauche. Si l’équilibre dans un cas pareil consiste à prendre autant de critiques à droite qu’à gauche, à prendre des missiles à la fois de la part des francophones et des flamands, il est en passe d’être atteint.
Commençons par la dimension socio-économique. C’est la plus spectaculaire puisque ce chapitre avait été laissé de côté depuis près d’un an. En annonçant qu’il se met à la recherche des 22 milliards comme prévu le formateur se met bien dans la peau d’un premier ministre en puissance et fait preuve de réalisme économique. C’est son message politique central : le PS est capable d’endosser une politique de rigueur, il rompt avec l’image de l’assistanat véhiculée parfois (la dégressivité des allocations de chômage est un signal fort) et cherche des pistes d’économies. Dans ce chapitre on rangera le budget des soins de santé (une croissance de 2% au lieu des 4,5% prévus) et la liaison au bien être (en d’autres termes les allocations sociales) qui sont revus à la baisse. Les titres services moins avantageux pour leurs utilisateurs seront sans doute mal vécus par les ménages, voici donc des mesures concrètes qui « touchent au portefeuille », et pas dans le bon sens. Réunis ce mardi matin les syndicats risquent fort de protester. La FEB a de son côté déjà réagit en demandant qu’on préserve les entreprises d’une nouvelle pression fiscale, les protestations sont donc équilibrées.
Pour faire passer cette potion de rigueur (certains diront du réalisme) le formateur a pris soin de placer quelques mesures clairement marquées à gauche mais qui resterons symboliques : une taxation sur les billets d’avion classe affaire, des voitures de société plus taxées lorsqu’il s’agit de grosses cylindrées, un cotisation de crise sur les gros patrimoines et des revenus boursiers plus taxés. Les symboles de la lutte des classes ne sont pas complétement absents, on ne perd pas de vue que nous sommes quand même dans un contexte électoral, tant sur le plan politique que sur le plan social (on ne sait pas quand se dérouleront les prochaines législatives, mais les syndicats savent bien qu’il y aura des élections sociales l’an prochain). L’ouverture à droite est donc contrebalancée par quelques symboles forts à gauche.
La concession majeure est incontestablement faite sur le dossier Bruxelles-Hal-Vilvorde. En employant le terme « scission » et en prononçant cette partie de sa conférence de presse en néerlandais le formateur offre à la Flandre un compromis historique. En limitant les compensations aux seules communes à facilités il rompt avec le dogme francophone « pas de scission sans élargissement ». La N-VA et le CD&V doivent considérer ce geste à sa juste valeur : jamais un francophone n’avait été aussi loin. Le FDF commence déjà à ruer dans les brancards.
Soyons de bons compte : le sort des habitants des 6 communes seraient plutôt conforté, eux continueraient de pouvoir voter avec les Bruxellois et les tracasseries des circulaires Peeters et Martens considérablement amoindries (une demande tous les 6 ans c’est quand même plus simple qu’un courrier à chaque acte administratif) et la Flandre doit aussi accepter de reculer sur la nomination des bourgmestres qui échapperait désormais au ministre régional de l’intérieur. Tordons également le cou à ce canard qui court partout : scinder l’arrondissement n’empechera pas les citoyens du brabant flamand de voter pour des candidats francophones, puisqu’il suffira à ces candidats de se présenter dans l’arrondissement de Louvain (c’est le cas aux élections régionales sous l’appellation Union des Francophones). Il n’empêche, « l’abandon » des francophones hors communes à facilitées est une victoire flamande, et sera surement un point difficile pour le MR et le CDH. Imaginer que les francophones peuvent aller plus loin serait nier les droits d’une population largement majoritaire dans les communes concernées. Si elle réfute le compromis sur ce point-là la N-VA se placera dans une perspective qui n’est plus celle d’une négociation, mais bien la volonté d’affirmer la loi du plus fort avec un vote en force à la chambre sans aucune compensation.
Est-ce suffisant pour espérer un accord ? Franchement on aimerait bien. Mais on ne serait pas honnête si on ne mettait pas l’accent sur le chapitre réforme de l’état. Là Elio Di Rupo ne rencontre qu’une partie des demandes flamandes. Une régionalisation plus poussées, certes, mais qui reste dans les limites de ce que les francophones peuvent accepter. Pas de régionalisation de la justice ni de la sécurité sociale, mais des transferts limités en soin de santé et en politique de l’emploi. Ce n’est pas la révolution copernicienne dont rêve Bart De Wever quand il se rase le matin. Mine de rien en confiant l’activation (le contrôle) des chômeurs aux régions, en sauvegardant une sécurité sociale fédérale, en limitant la concurrence fiscale sur l’ISOC (impôt des sociétés),en maintenant la progressivité de l’impôt des personnes physiques, en augmentant le pouvoir d’achat des petits salaires, en garantissant une augmentation des petites pensions et en maintenant l’indexation des salaires Elio Di Rupo a privilégié l’essentiel des intérêts francophones (et en particulier ceux de son propre électorat) tout en offrant des symboles forts aux partis flamands.
Reste pour l’auteur de ces lignes, une énigme : le calendrier. En publiant sa note cette semaine le formateur est sans doute trop près de la fête flamande pour espérer des réponses enthousiastes. On voit mal la N-VA se lancer dans une négociation alors que les discours de lundi prochain sont en préparation. Jeudi les partis se lanceront donc dans un jeu du « oui mais ». Le deal est le suivant : l’ouverture sur le socio-économique est suffisamment conséquente pour justifier que les uns et les autres fassent des concessions sur le communautaire. Quitte d’ailleurs à lancer des négociations globales qui aboutiraient sur l’économie (majorité simple) mais échoueraient sur le communautaire (majorité des deux tiers). Et si la pression des marchés devenait plus importante le deal serait encore plus tentant. D’ici jeudi la N-VA, le Cd&V et le MR sont donc confrontés à ce dilemme : avec un tel document, précis et détaillé, et une telle image de rupture, qui peut assumer de dire non et porter la responsabilité de prolonger la crise ? La note du formateur, a bien des égards, a des allures d’accord de gouvernement : il sera difficile d’en modifier les équilibres. En cas d’échec total Elio Di Rupo pourra toujours se targuer d’être celui qui a ouvert le jeu. Pour la première fois depuis un an ce n’est pas celui qui est à la manœuvre qui aurait été trop timoré, mais ceux qui refuseraient le compromis qui risquent d’être perçus comme trop gourmands.

